lundi 31 octobre 2011

Lully - Atys

Lully - Atys

Lully - Atys. Acte IV

SCENE 1 - Le theatre change et represente le palais du fleuve Sangar. Sangaride, Doris, Idas
Doris
quoy, vous pleurez ?

Idas
d' où vient vostre peine nouvelle ?

Doris
n' osez-vous découvrir vostre amour à Cybele ?

Sangaride
helas !

Doris, et Idas
Qui peut encor redoubler vos ennuis ?

Sangaride
helas ! J' aime... helas ! J' aime...

Doris, et Idas
Achevez.

Sangaride
je ne puis.

Doris, et Idas
L' amour n' est guere heureux lorsqu' il est trop timide.

Sangaride
helas ! J' aime un perfide
qui trahit mon amour ;
la déesse aime Atys, il change en moins d' un jour,
Atys comblé d' honneurs n' aime plus Sangaride.
Helas ! J' aime un perfide
qui trahit mon amour.

Doris, et Idas
Il nous montroit tantost un peu d' incertitude ;
mais qui l' eust soupçonné de tant d' ingratitude ?

Sangaride
j' embarassois Atys, je l' ay veu se troubler :
je croyois devoir reveler
nostre amour à Cybele ;
mais l' ingrat, l' infidelle,
m' empéchoit toûjours de parler.

Doris, et Idas
Peut-on changer si-tost quand l' amour est extréme ?
Gardez-vous, gardez-vous
de trop croire un transport jaloux.

Sangaride
Cybele hautement declare qu' elle l' aime,
et l' ingrat n' a trouvé cét honneur que trop doux ;
il change en un moment, je veux changer de mesme,
j' accepteray sans peine un glorieux espoux,
je ne veux plus aimer que la grandeur supresme.

Doris, et Idas
Peut-on changer si-tost quand l' amour est extresme ?
Gardez-vous, gardez-vous
de trop croire un transport jaloux.

Sangaride
trop heureux un coeur qui peut croire
un dépit qui sert à sa gloire.
Revenez ma raison, revenez pour jamais,
joignez-vous au dépit pour estouffer ma flâme,
reparez, s' il se peut, les maux qu' amour m' a faits,
venez restablir dans mon ame
les douceurs d' une heureuse paix ;
revenez, ma raison, revenez pour jamais.

Idas, et Doris
Une infidelité cruelle
n' efface point tous les appas
d' un infidelle,
et la raison ne revient pas
si-tost qu' on l' a rappelle.

Sangaride
aprés une trahison
si la raison ne m' éclaire,
le dépit et la colere
me tiendront lieu de raison.

Sangaride, Doris, Idas
qu' une premiere amour est belle ?
Qu' on a peine à s' en dégager !
Que l' on doit plaindre un coeur fidelle
lorsqu' il est forcé de changer.

SCENE 2 - Celaenus, suivans de Celaenus, Sangaride, Idas, et Doris.
Celaenus
belle nymphe, l' hymen va suivre mon envie,
l' amour avec moy vous convie
à venir vous placer sur un thrône éclatant,
j' aproche avec transport du favorable instant
d' où despend la douceur du reste de ma vie :
mais malgré les appas du bonheur qui m' attent,
malgré tous les transports de mon ame amoureuse,
si je ne puis vous rendre heureuse,
je ne seray jamais content.
Je fais mon bonheur de vous plaire,
j' attache à vostre coeur mes desirs les plus doux.

Sangaride
seigneur, j' obeïray, je despens de mon pere,
et mon pere aujourd' huy veut que je sois à vous.

Celaenus
regardez mon amour, plustost que ma couronne.

Sangaride
ce n' est point la grandeur qui me peut esbloüir.

Celaenus
ne sçauriez-vous m' aimer sans que l' on vous
l' ordonne.

Sangaride
seigneur contentez-vous que je sçache obeïr,
en l' estat où je suis c' est ce que je puis dire...

SCENE 3 - Atys, Celaenus, Sangaride, Doris, Idas, suivans de Celaenus.
Celaenus
vostre coeur se trouble, il soûpire.

Sangaride
expliquez en vostre faveur
tout ce que vous voyez de trouble dans mon coeur.

Celaenus
rien ne m' allarme plus, Atys, ma crainte est vaine,
mon amour touche enfin le coeur de la beauté
dont je suis enchanté :
toy qui fus tesmoin de ma peine,
cher Atys, sois tesmoin de ma felicité.
Peux-tu la concevoir ? Non, il faut que l' on aime,
pour juger des douceurs de mon bonheur extresme.
Mais, prés de voir combler mes voeux,
que les moments sont longs pour mon coeur amoureux !
Vos parents tardent trop, je veux aller moy-mesme
les presser de me rendre heureux.

SCENE 4 - Atys, Sangaride
Atys
qu' il sçait peu son malheur ! Et qu' il est
déplorable !
Son amour meritoit un sort plus favorable :
j' ay pitié de l' erreur dont son coeur s' est flatté.

Sangaride
espargnez-vous le soin d' estre si pitoyable,
son amour obtiendra ce qu' il a merité.

Atys
dieux ! Qu' est-ce que j' entends !

Sangaride
qu' il faut que je me vange.
Que j' aime enfin le roy, qu' il sera mon espoux.

Atys
Sangaride, eh d' où vient ce changement estrange ?

Sangaride
n' est-ce pas vous, ingrat, qui voulez que je change ?

Atys
moy !

Sangaride
quelle trahison !

Atys
quel funeste couroux !

Atys et Sangaride

Pourquoy m' abandonner pour une amour nouvelle ?
Ce n' est pas moy qui rompt une chaisne si belle.

Atys
beauté trop cruelle, c' est vous.

Sangaride
amant infidelle, c' est vous.

Atys
ah ! C' est vous, beauté trop cruelle.

Sangaride
ah ! C' est vous amant infidelle.

Atys, et Sangaride
Beauté trop cruelle, c' est vous,
amant infidelle, c' est vous,
qui rompez des liens si doux.

Sangaride
vous m' avez immolée à l' amour de Cybele.

Atys
il est vray qu' à ses yeux, par un secret effroy,
j' ay voulu de nos coeurs cacher l' intelligence :
mais ce n' est que pour vous que j' ay crain sa
vengeance,
et je ne la crains pas pour moy.
Cybele m' ayme en vain, et c' est vous que j' adore.

Sangaride
après vostre infidelité,
auriez-vous bien la cruauté
de vouloir me tromper encore ?

Atys
moy ! Vous trahir ? Vous le pensez ?
Ingrate, que vous m' offencez !
Hé bien, il ne faut plus rien taire,
je vais de la déesse attirer la colere,
m' offrir à sa fureur, puisque vous m' y forcez...

Sangaride
ah ! Demeurez, Atys, mes soupçons sont passez ;
vous m' aimez, je le croy, j' en veux estre certaine.
Je le souhaite assez,
pour le croire sans peine.

Atys
je jure,

Sangaride
je promets,

Atys et Sangaride
De ne changer jamais.

Sangaride
quel tourment de cacher une si belle flame.
Redoublons-en l' ardeur dans le fonds de nostre ame.

Atys et Sangaride
Aimons en secret, aimons-nous :
aimons plusque jamais, en dépit des jaloux.

Sangaride
mon pere vient icy,

Atys
que rien ne vous estonne ;
servons-nous du pouvoir que Cybele me donne,
je vais preparer les zephirs
à suivre nos desirs.

SCENE 5 - Sangaride, Celaenus, le dieu du fleuve Sangar, troupe de dieux de fleuves, de ruisseaux, et de divinitez de fontaines. Le fleuve Sangar. Suite du fleuve Sangar. Douze grands dieux de fleuves chantants.
Huit dieux de fleuves joüans de la flutte. Quatre divinitez de fontaines, et quatre dieux de fleuves chantants et dançants. Quatre divinitez de fontaines. Deux dieux de fleuves. Deux dieux de fleuves dançants ensemble. Deux petits dieux de ruisseaux chantants et dançants. Quatre petits dieux de ruisseaux dançants. Six grands dieux de fleuves dançants. Deux vieux dieux de fleuves et deux vieilles fontaines
dançantes. Deux vieux dieux de fleuves dançants. Deux vieilles nymphes de fontaines dançantes.
Le dieu du fleuve Sangar.
ô vous, qui prenez part au bien de ma famille,
vous, venerables dieux des fleuves les plus grands,
mes fidelles amis, et mes plus chers parents,
voyez quel est l' espoux que je donne à ma fille :
j' ay pris soin de choisir entre les plus grands roys.

Choeur de dieux de fleuves.
Nous aprouvons vostre choix.
Le dieu du fleuve Sangar.
Il a Neptune pour pere,
les phrygiens suivent ses loix ;
j' ay crû ne pouvoir faire
un choix plus digne de vous plaire.

Choeur de dieux de fleuves.
Tous, d' une commune voix,
nous aprouvons vostre choix.

Le dieu du fleuve Sangar.
Que l' on chante, que l' on dance,
rions tous lors qu' il le faut ;
ce n' est jamais trop tost
que le plaisir commence.
On trouve bien-tost la fin
des jours de réjoüissance ;
on a beau chasser le chagrin,
il revient plustost qu' on ne pense.

Le dieu du fleuve Sangar, et le choeur.
Que l' on chante, que l' on dance,
rions tous lors qu' il le faut ;
ce n' est jamais trop tost
que le plaisir commence :
que l' on chante, que l' on dance,
rions tous lors qu' il le faut.

Dieux de fleuves, divinitez de fontaines, et de
ruisseaux, chantants et dançants ensemble.
La beauté la plus severe
prend pitié d' un long tourment,
et l' amant qui persevere
devient un heureux amant.
Tout est doux, et rien ne coûte
pour un coeur qu' on veut toucher,
l' onde se fait une route
en s' efforçant d' en chercher,
l' eau qui tombe goute à goute
perce le plus dur rocher.
L' hymen seul ne sçauroit plaire,
il a beau flatter nos voeux ;
l' amour seul a droit de faire
les plus doux de tous les noeuds.
Il est fier, il est rebelle,
mais il charme tel qu' il est ;
l' hymen vient quand on l' appelle,
l' amour vient quand il luy plaist.
Il n' est point de resistance
dont le temps ne vienne à bout,
et l' effort de la constance
à la fin doit vaincre tout.
Tout est doux, et rien ne coûte
pour un coeur qu' on veut toucher,
l' onde se fait une route
en s' efforçant d' en chercher,
l' eau qui tombe goute à goute
perce le plus dur rocher.
L' amour trouble tout le monde,
c' est la source de nos pleurs ;
c' est un feu brûlant dans l' onde,
c' est l' écüeil des plus grands coeurs :
il est fier, il est rebelle,
mais il charme tel qu' il est ;
l' hymen vient quand on l' appelle,
l' amour vient quand il luy plaist.

Un dieu de fleuve et une divinité de fontaine, dançent et chantent ensemble.
D' une constance extresme,
un ruisseau suit son cours ;
il en sera de mesme
du choix de mes amours,
et du moment que j' aime
c' est pour aimer toûjours.
Jamais un coeur volage
ne trouve un heureux sort,
il n' a point l' avantage
d' estre long-temps au port,
il cherche encor l' orage
au moment qu' il en sort.

Choeur de dieux de fleuves, et de divinitez de fontaines
Un grand calme est trop fascheux,
nous aimons mieux la tourmente.
Que sert un coeur qui s' exempte
de tous les soins amoureux ?
à quoy sert une eau dormante ?
Un grand calme est trop fascheux,
nous aimons mieux la tourmente.

SCENE 6 - Atys, troupe de zephirs volants, Sangaride, Celaenus, le dieu du fleuve Sangar, troupe de dieux
de fleuves, de ruisseaux, et de divinitez de fontaines.
Choeur de dieux de fleuves, et de fontaines.
Venez former des noeuds charmants,
Atys, venez unir ces bien-heureux amants.

Atys
cét hymen desplaist à Cybele,
elle deffend de l' achever :
Sangaride est un bien qu' il faut luy reserver,
et que je demande pour elle.

Choeur
ah quelle loy cruelle !

Celaenus
Atys peut s' engager luy-mesme à me trahir ?
Atys contre moy s' interesse ?

Atys
seigneur, je suis à la deesse,
dés qus doux ?

Choeur
opposons-nous
à ce dessein barbare.

Atys élevé sur un nuage

Aprenez, audacieux,
qu' il n' est rien qui n' obeïsse
aux souveraines loix de la reyne des dieux.
Qu' on nous enleve de ces lieux ;
zephirs, que sans tarder mon ordre s' accomplisse.

Les zephirs volent, et enlevent Atys et Sangaride.

Choeur
quelle injustice !

Tragédie en musique, ornée d'éntrées de ballet, de machines et de changements de théâtre, représentée devant S.M. à Saint Germain en Laye, le 10e jour de janvier 1676 /paroles de Quinault, livret trouvé ici.

Lully - Atys

Lully - Atys

Lully - Atys. Acte III

SCENE 1 - Le theatre change et represente le palais du grand sacrificateur de Cybele. Atys seul.
Que servent les faveurs que nous fait la
fortune
quand l' amour nous rend malheureux ?
Je pers l' unique bien qui peut combler
mes voeux,
et tout autre bien m' importune.
Que servent les faveurs que nous fait la fortune
quand l' amour nous rend malheureux ?

SCENE 2 - Idas, Doris, Atys
Idas

peut-on icy parler sans feindre ?

Atys
je commande en ces lieux, vous n' y devez rien
craindre.

Doris
mon frere est vostre amy.

Idas
fiez-vous à ma soeur.

Atys
vous devez avec moy partager mon bonheur.

Idas, et Doris
Nous venons partager vos mortelles allarmes ;
sangaride les yeux en larmes
nous vient d' ouvrir son coeur.

Atys
l' heure aproche où l' hymen voudra qu' elle se livre
au pouvoir d' un heureux espoux.

Idas, et Doris.
Elle ne peut vivre
pour un autre que pour vous.

Atys
qui peut la dégager du devoir qui la presse ?

Idas, et Doris.
Elle veut elle mesme aux pieds de la deesse
declarer hautement vos secretes amours.

Atys
Cybele pour moy s' interesse,
j' ose tout esperer de son divin secours...
mais quoy, trahir le roy ! Tromper son esperance !
De tant de biens receus est-ce la recompense ?

Idas, et Doris

Dans l' empire amoureux
le devoir n' a point de puissance ;
l' amour dispence
les rivaux d' estre genereux ;
il faut souvent pour devenir heureux
qu' il en couste un peu d' innocence.

Atys
je souhaite, je crains, je veux, je me repens.
Idas, et Doris.
Verrez-vous un rival heureux à vos dépens ?

Atys
je ne puis me resoudre à cette violence.

Atys, Idas, et Doris
En vain, un coeur, incertain de son choix.
Met en balance mille fois
l' amour et la reconnoissance,
l' amour toûjours emporte la balance.

Atys
le plus juste party cede enfin au plus fort.
Allez, prenez soin de mon sort,
que Sangaride icy se rende en diligence.

SCENE 3 - Atys seul.
Nous pouvons nous flater de l' espoir le plus doux
Cybele et l' amour sont pour nous.
Mais du devoir trahi j' entends la voix pressante
qui m' accuse et qui m' épouvante.
Laisse mon coeur en paix, impuissante vertu,
n' ay-je point assez combatu ?
Quand l' amour malgré toy me contraint à me rendre,
que me demandes-tu ?
Puisque tu ne peux me deffendre,
que me sert-il d' entendre
les vains reproches que tu fais ?
Impuissante vertu laisse mon coeur en paix.
Mais le sommeil vient me surprendre,
je combats vainement sa charmante douceur.
Il faut laisser suspendre
les troubles de mon coeur.

Atys s' endort.

SCENE 4 - Le theatre change et represente un antre entouré de pavots et de ruisseaux, où le dieu du sommeil se vient rendre accompagné des songes agreables et funestes. Atys dormant. Le sommeil, Morphée, Phobetor,
Phantase, les songes agreables. Les songes funestes. Le sommeil. Morphée. Phobetor. Phantase. Deux songes joüants de la violle. Deux songes joüants du theorbe. Six songes joüants de la flutte. Douze songes funestes chantants. Seize songes agreables et funestes dançans. Huit songes agreables dançants. Huit songes funestes dançants.
Le Sommeil
dormons, dormons tous ;
ah que le repos est doux !

Morphée
regnez, divin sommeil, regnez sur tout le monde,
répandez vos pavots les plus assoupissans ;
calmez les soins, charmez les sens,
retenez tous les coeurs dans une paix profonde.

Phobetor
ne vous faites point violence,
coulez, murmurez, clairs ruisseaux,
il n' est permis qu' au bruit des eaux
de troubler la douceur d' un si charmant silence.

Le Sommeil, Morphée, Phobetor, et Phantase.
Dormons, dormons tous,
ah que le repos est doux !
Les songes agreables aprochent d' Atys, et
par leurs chants, et par leurs dances, luy font
connoistre l' amour de Cybele, et le bonheur
qu' il en doit esperer.

Morphée
escoute, escoute Atys la gloire qui t' appelle,
sois sensible à l' honneur d' estre aimé de Cybele,
joüis heureux Atys de ta felicité.

Morphée, Phobetor, et Phantase.
Mais souvien-toy que la beauté,
quand elle est immortelle,
demande la fidelité
d' une amour éternelle.

Phantase
que l' amour a d' attraits
lors qu' il commence
à faire sentir sa puissance !
Que l' amour a d' attraits
lors qu' il commence
pour ne finir jamais.
Trop heureux un amant
qu' amour exemte
des peines d' une longue attente !
Trop heureux un amant
qu' amour exemte
de crainte et de tourment !

Phobetor
gouste en paix chaque jour une douceur nouvelle,
partage l' heureux sort d' une divinité,
ne vante plus la liberté,
il n' en est point du prix d' une chaîne si belle.

Morphée, Phobetor, et Phantase
Mais souvien-toy que la beauté,
quand elle est immortelle,
demande la fidelité
d' une amour éternelle.

Phantase
que l' amour a d' attraits
lors qu' il commence
à faire sentir sa puissance !
Que l' amour a d' attraits
lors qu' il commence
pour ne finir jamais !
Les songes funestes approchent d' Atys, et le
menacent de la vengeance de Cybele s' il mesprise
son amour, et s' il ne l' ayme pas avec fidelité.

Un Songe Funeste
garde-toy d' offencer un amour glorieux,
c' est pour toy que Cybele abandonne les cieux
ne trahis point son esperance.
Il n' est point pour les dieux de mespris innocent,
ils sont jaloux des coeurs, ils aiment la vengeance,
il est dangereux qu' on offence
un amour tout-puissant.

Choeur De Songes Funestes
l' amour qu' on outrage
se transforme en rage,
et ne pardonne pas
aux plus charmants appas.
Si tu n' aimes point Cybele
d' une amour fidelle,
malheureux, que tu souffriras !
Tu periras :
crains une vengeance cruelle,
tremble, crains un affreux trépas.

Atys espouvanté par les songes funestes, se
resveille en sursaut, le sommeil et les songes
disparoissent avec l' antre où ils estoient, et
Atys se retrouve dans le mesme palais où il s' estoit
endormy.

SCENE 5 - Atys, Cybele, Melisse
Atys
venez à mon secours ô dieux ! ô justes dieux !

Cybele
Atys, ne craignez rien, Cybele, est en ces lieux.

Atys
pardonnez au desordre où mon coeur s' abandonne ;
c' est un songe...

Cybele
parlez, quel songe vous estonne ?
Expliquez-moy vostre embaras.

Atys
les songes sont trompeurs, et je ne les croy pas.
Les plaisirs et les peines
dont en dormant on est seduit,
sont des chimeres vaines
que le resveil détruit.

Cybele
ne mesprisez pas tant les songes
l' amour peut emprunter leur voix,
s' ils font souvent des mensonges,
ils disent vray quelque fois.
Ils parloient par mon ordre, et vous les devez croire.

Atys
ô ciel !

Cybele
n' en doutez point, connoissez vostre gloire.
Respondez avec liberté,
je vous demande un coeur qui dépend de luy-mesme.

Atys
une grande divinité
doit s' assûrer toujours de mon respect extresme.

Cybele
les dieux dans leur grandeur supresme
reçoivent tant d' honneurs qu' ils en sont rebutez,
ils se lassent souvent d' estre trop respectez,
ils sont plus contents qu' on les aime.

Atys
je sçay trop ce que je vous doy
pour manquer de reconnoissance...

SCENE 6 - Sangaride, Cybele, Atys, Melisse
Sangaride se jettant aux pieds de Cybele.

J' ay recours à vostre puissance,
reyne des dieux, protegez-moy.
L' interest d' Atys vous en presse...

Atys interrompant Sangaride

Je parleray pour vous, que vostre crainte cesse.

Sangaride
tous deux unis des plus beaux noeuds...

Atys interrompant Sangaride

Le sang et l' amitié nous unissent tous deux.
Que vostre secours la délivre
des loix d' un hymen rigoureux,
ce sont les plus doux de ses voeux
de pouvoir à jamais vous servir et vous suivre.

Cybele
les dieux sont les protecteurs
de la liberté des coeurs.
Allez, ne craignez point le roy ny sa colere,
j' auray soin d' appaiser
le fleuve sangar vostre pere ;
Atys veut vous favoriser,
Cybele en sa faveur ne peut rien refuser.

Atys
ah ! C' en est trop...

Cybele
non, non, il n' est pas necessaire
que vous cachiez vostre bonheur,
je ne prétens point faire
un vain mystere
d' un amour qui vous fait honneur.
Ce n' est point à Cybele à craindre d' en trop dire.
Il est vray, j' aime Atys, pour luy j' ay tout quitté,
sans luy je ne veux plus de grandeur ny d' empire,
pour ma felicité
son coeur seul peut suffire.
Allez, Atys luy-mesme ira vous garantir
de la fatale violence
où vous ne pouvez consentir.

Sangaride se retire.

Cybele parle à Atys
Laissez-nous, attendez mes ordres pour partir,
je prétens vous armer de ma toute-puissance.

SCENE 7 - Cybele, Melisse
Cybele
qu' Atys dans ses respects mesle d' indifference !
L' ingrat Atys ne m' aime pas ;
l' amour veut de l' amour, tout autre prix l' offence,
et souvent le respect et la reconnoissance
sont l' excuse des coeurs ingrats.

Melisse
ce n' est pas un si grand crime
de ne s' exprimer pas bien,
un coeur qui n' aima jamais rien
sçait peu comment l' amour s' exprime.

Cybele
Sangaride est aimable, Atys peut tout charmer,
ils tesmoignent trop s' estimer,
et de simples parents sont moins d' intelligence :
ils se sont aimez dés l' enfance,
ils pourroient enfin trop s' aimer.
Je crains une amitié que tant d' ardeur anime.
Rien n' est si trompeur que l' estime :
c' est un nom supposé
qu' on donne quelque fois à l' amour desguisé.
Je pretens m' esclaircir, leur feinte sera vaine.

Melisse
quels secrets par les dieux ne sont point penetrez ?
Deux coeurs à feindre preparez
ont beau cacher leur chaîne,
on abuse avec peine
les dieux par l' amour esclairez.

Cybele
va, Melisse, donne ordre à l' aimable zephire
d' accomplir promptement tout ce qu' Atys desire.

SCENE 8 - Cybele seule.
Espoir si cher, et si doux,
ah ! Pourquoy me trompez-vous ?
Des suprêmes grandeurs vous m' avez fait descendre,
mille coeurs m' adoroient, je les neglige tous,
je n' en demande qu' un, il a peine à se rendre ;
je ne sens que chagrins, et que soupçons jaloux ;
est-ce le sort charmant que je devois attendre ?
Espoir si cher, et si doux,
ah ! Pourquoy me trompez-vous ?
Helas ! Par tant d' attraits falloit-il me
surprendre ?
Heureuse, si toûjours j' avois pû m' en deffendre !
L' amour qui me flattoit me cachoit son couroux :
c' est donc pour me fraper des plus funestes coups,
que le cruel amour m' a fait un coeur si tendre ?
Espoir si cher, et si doux,
ah ! Pourquoy me trompez-vous ?

Tragédie en musique, ornée d'éntrées de ballet, de machines et de changements de théâtre, représentée devant S.M. à Saint Germain en Laye, le 10e jour de janvier 1676 /paroles de Quinault, livret trouvé ici.

Lully - Atys

Lully - Atys

Lully - Atys. Acte II

SCENE 1 - Le theatre change et represente
le temple de Cybele. Celaenus roy de Phrygie. Atys, suivans
de Celaenus.
Celaenus
n' avancez pas plus loin, ne suivez point
mes pas ;
sortez. Toy ne me quitte pas.
Atys, il faut attendre icy que la déesse
nomme un grand sacrificateur.

Atys
son choix sera pour vous, seigneur ; quelle
tristesse semble avoir surpris vostre coeur ?

Celaenus
les roys les plus puissans connoissent l' importance
d' un si glorieux choix :
qui pourra l' obtenir estendra sa puissance
par tout où de Cybele on revere les loix.

Atys
elle honore aujourd' huy ces lieux de sa presence,
c' est pour vous preferer aux plus puissans des roys.

Celaenus
mais quand j' ay veu tantost la beauté qui
m' enchante,
n' as-tu point remarqué comme elle estoit tremblante ?

Atys
à nos jeux, à nos chants, j' estois trop appliqué,
hors la feste, seigneur, je n' ay rien remarqué.

Celaenus
son trouble m' a surpris. Elle t' ouvre son ame ;
n' y découvres-tu point quelque secrette flâme ?
Quelque rival caché ?

Atys
seigneur, que dites vous ?

Celaenus
le seul nom de rival allume mon couroux.
J' ay bien peur que le ciel n' ait pû voir sans envie
le bonheur de ma vie,
et si j' estois aimé mon sort seroit trop doux.
Ne t' estonnes point tant de voir la jalousie
dont mon ame est saisie,
on ne peut bien aimer sans estre un peu jaloux.

Atys
seigneur, soyez content, que rien ne vous allarme ;
l' hymen va vous donner la beauté qui vous
charme,
vous serez son heureux espoux.

Celaenus
tu peux me rasseurer, Atys, je te veux croire,
c' est son coeur que je veux avoir,
dy-moy s' il est en mon pouvoir ?

Atys
son coeur suit avec soin le devoir et la gloire,
et vous avez pour vous la gloire et le devoir.

Celaenus
ne me déguise point ce que tu peux connaistre.
Si j' ay ce que j' aime en ce jour
l' hymen seul m' en rend-t' il le maistre ?
La gloire et le devoir auront tout fait, peut-estre,
et ne laissent pour moy rien à faire à l' amour.

Atys
vous aimez d' un amour trop delicat, trop tendre.

Celaenus
l' indifferent Atys ne le sçauroit comprendre.

Atys
qu' un indifferent est heureux !
Il joüit d' un destin paisible.
Le ciel fait un present bien cher, bien dangereux,
lorsqu' il donne un coeur trop sensible.

Celaenus
quand on aime bien tendrement
on ne cesse jamais de souffrir, et de craindre ;
dans le bonheur le plus charmant,
on est ingenieux à se faire un tourment,
et l' on prend plaisir à se plaindre.
Va songe à mon hymen, et voy si tout est prest,
laisse-moy seul icy, la deesse paraist.

SCENE 2 -Cybele, Celaenus, Melisse, troupe de prestresses de Cybele.
Cybele
je veux joindre en ces lieux la gloire et
l' abondance,
d' un sacrificateur je veux faire le choix,
et le roy de Phrygie auroit la preference
si je voulois choisir entre les plus grands roys.
Le puissant dieu des flots vous donna la naissance,
un peuple renommé s' est mis sous vostre loy ;
vous avez sans mes soins, d' ailleurs, trop de
puissance,
je veux faire un bonheur qui ne soit dû qu' à moy.
Vous estimez Atys, et c' est avec justice,
je pretens que mon choix à vos voeux soit propice,
c' est Atys que je veux choisir.

Celaenus
j' aime Atys, et je voy sa gloire avec plaisir.
Je suis roy, Neptune est mon pere,
j' espouse une beauté qui va combler mes voeux :
le souhait qui me reste à faire,
c' est de voir mon amy parfaitement heureux.

Cybele
il m' est doux que mon choix à vos desirs réponde ;
une grande divinité
doit faire sa felicité
du bien de tout le monde.
Mais sur tout le bonheur d' un roy chery des cieux
fait le plus doux plaisir des dieux.

Celaenus
le sang aproche Atys de la nymphe que j' aime,
son merite l' égale aux roys :
il soûtiendra mieux que moy-mesme
la majesté supresme
de vos divines loix.
Rien ne pourra troubler son zele,
son coeur s' est conservé libre jusqu' à ce jour ;
il faut tout un coeur pour Cybele,
à peine tout le mien peut suffire à l' amour.

Cybele
portez à vostre amy la premiere nouvelle
de l' honneur éclatant où ma faveur l' appelle.

SCENE 3 - Cybele, Melisse
Cybele

tu t' estonnes, Melisse, et mon choix te surprend ?
Melisse
Atys vous doit beaucoup, et son bonheur est grand.

Cybele
j' ay fait encor pour luy plus que tu ne peux croire.

Melisse
est-il pour un mortel un rang plus glorieux ?

Cybele
tu ne vois que sa moindre gloire ;
ce mortel dans mon coeur est au dessus des dieux.
Ce fut au jour fatal de ma derniere feste
que de l' aimable Atys je devins la conqueste :
je partis à regret pour retourner aux cieux,
tout m' y parût changé, rien n' y pleût à mes yeux.
Je sens un plaisir extrême
à revenir dans ces lieux ;
où peut-on jamais estre mieux,
qu' aux lieux où l' on voit ce qu' on aime.

Melisse
tous les dieux ont aimé, Cybele aime à son tour.
Vous méprisiez trop l' amour,
son nom vous sembloit étrange,
à la fin il vient un jour
où l' amour se vange.

Cybele
j' ay crû me faire un coeur maistre de tout son sort,
un coeur toûjours exempt de trouble et de tendresse.

Melisse
vous braviez à tort
l' amour qui vous blesse ;
le coeur le plus fort
à des momens de foiblesse.
Mais vous pouviez aimer, et descendre moins bas.

Cybele
non, trop d' égalité rend l' amour sans appas.
Quel plus haut rang ay-je à pretendre ?
Et dequoy mon pouvoir ne vient-il point à bout ?
Lors qu' on est au dessus de tout,
on se fait pour aimer un plaisir de descendre.
Je laisse aux dieux les biens dans le ciel preparez,
pour Atys, pour son coeur, je quitte tout sans
peine,
s' il m' oblige à descendre, un doux penchant
m' entraîne ;
les coeurs que le destin a le plus separez,
sont ceux qu' amour unit d' une plus forte chaîne.
Fay venir le sommeil ; que luy-mesme en ce jour,
prenne soin icy de conduire
les songes qui luy font la cour ;
Atys ne sçait point mon amour,
par un moyen nouveau je pretens l' en instruire.

Melisse se retire.

Cybele
que les plus doux zephirs, que les peuples divers,
qui des deux bouts de l' univers
sont venus me montrer leur zele,
celebrent la gloire immortelle
du sacrificateur dont Cybele a fait choix,
Atys doit dispenser mes loix,
honorez le choix de Cybele.

SCENE 4 - Les zephirs paroissent dans une gloire élevée et brillante. Les peuples differens qui sont venus à la feste de Cybele entrent dans le temple, et tous ensemble s' efforcent d' honorer Atys, qui vient revestu des habits de grand sacrificateur. Cinq zephirs dançans dans la gloire.Huit zephirs joüants du haut-bois et des cromornes, dans la gloire. Cinq zephirs joüants du haut-bois. Trois cromornes joüants dans la gloire. Troupe de peuples differens chantans qui accompagnent Atys. Six indiens et six egiptiens dançans. Six indiens. Six egiptiens.
Choeurs des peuples et des zephirs.
Celebrons la gloire immortelle
du sacrificateur dont Cybele a fait choix :
Atys doit dispenser ses loix,
honorons le choix de Cybele.
Que devant vous tout s' abaisse, et tout tremble ;
vivez heureux, vos jours sont nostre espoir :
rien n' est si beau que de voir ensemble
un grand merite avec un grand pouvoir.
Que l' on benisse
le ciel propice,
qui dans vos mains
met le sort des humains.

Atys
indigne que je suis des honneurs qu' on m' adresse,
je dois les recevoir au nom de la déesse ;
j' ose, puis qu' il luy plaist, luy presenter vos voeux :
pour le prix de vostre zele,
que la puissante Cybele
vous rende à jamais heureux.

Choeurs des peuples et des zephirs.
Que la puissante Cybele
nous rende à jamais heureux.

Tragédie en musique, ornée d'éntrées de ballet, de machines et de changements de théâtre, représentée devant S.M. à Saint Germain en Laye, le 10e jour de janvier 1676 /paroles de Quinault, livret trouvé ici.

dimanche 30 octobre 2011

Lully - Atys

Lully - Atys

Lully - Atys. Acte I

SCENE 1 - La scene est en Phrygie. Le theatre represente une montagne consacrée à Cybele.
Atys
allons, allons, accourez tous,
Cybele va descendre.
Trop heureux phrygiens, venez icy l' attendre.
Mille peuples seront jaloux
des faveurs que sur nous
sa bonté va répandre

SCENE 2
Idas, Atys
allons, allons, accourez tous,
Cybele va descendre.

Atys
le soleil peint nos champs des plus vives couleurs,
il a seché les pleurs
que sur l' émail des prez a répandu l' aurore ;
et ses rayons nouveaux ont déja fait éclorre
mille nouvelles fleurs.

Idas
vous veillez lorsque tout sommeille ;
vous nous éveillez si matin,
que vous ferez croire à la fin
que c' est l' amour qui vous éveille.

Atys
non, tu dois mieux juger du party que je prens.
Mon coeur veut fuir toûjours les soins et les
mysteres ;
j' aime l' heureuse paix des coeurs indifferents ;
si leurs plaisirs ne sont pas grands,
au moins leurs peines sont legeres.

Idas
tost ou tard l' amour est vainqueur,
en vain les plus fiers s' en deffendent,
on ne peut refuser son coeur
à de beaux yeux qui le demandent.
Atys, ne feignez plus, je sçais vostre secret.
Ne craignez rien, je suis discret.
Dans un bois solitaire et sombre,
l' indifferent Atys se croyoit seul, un jour ;
sous un feüillage épais où je resvois à l' ombre,
je l' entendis parler d' amour.

Atys
si je parle d' amour, c' est contre son empire,
j' en fais mon plus doux entretien.

Idas
tel se vante de n' aymer rien,
dont le coeur en secret soûpire.
J' entendis vos regrets, et je les sçais si bien
que si vous en doutez je vais vous les redire.
Amans qui vous plaignez, vous estes trop heureux :
mon coeur de tous les coeurs est le plus amoureux,
et tout prés d' expirer je suis reduit à feindre ;
que c' est un tourment rigoureux
de mourir d' amour sans se plaindre !
Amans qui vous plaignez, vous estes trop heureux.

Atys
Idas, il est trop vray, mon coeur n' est que trop
tendre,
l' amour me fait sentir ses plus funestes coups.
Qu' aucun autre que toy n' en puisse rien apprendre.

SCENE 3 - Sangaride, Doris, Atys, Idas
Sangaride, et Doris.

Allons, allons, accourez tous,
Cybele va descendre.

Sangaride
que dans nos concerts les plus doux,
son nom sacré se fasse entendre.

Atys
sur l' univers entier son pouvoir doit s' étendre.

Sangaride
les dieux suivent ses loix et craignent son couroux.

Atys, Sangaride, Idas, Doris
quels honneurs ! Quels respects ne doit-on point luy
rendre ?
Allons, allons, accourez tous,
Cybele va descendre.

Sangaride
escoutons les oyseaux de ces bois d' alentour,
ils remplissent leurs chants d' une douceur nouvelle.
On diroit que dans ce beau jour,
ils ne parlent que de Cybele.

Atys
si vous les écoutez, ils parleront d' amour.
Un roy redoutable,
amoureux, aimable,
va devenir vostre espoux ;
tout parle d' amour pour vous.

Sangaride
il est vray, je triomphe, et j' aime ma victoire.
Quand l' amour fait regner, est-il un plus grand
bien ?
Pour vous, Atys, vous n' aimez rien,
et vous en faites gloire.

Atys
l' amour fait trop verser de pleurs ;
souvent ses douceurs sont mortelles :
il ne faut regarder les belles
que comme on voit d' aimables fleurs.
J' aime les roses nouvelles,
j' aime à les voir s' embellir,
sans leurs épines cruelles,
j' aimerois à les cueillir.

Sangaride
quand le peril est agreable,
le moyen de s' en allarmer ?
Est-ce un grand mal de trop aimer
ce que l' on trouve aimable ?
Peut-on estre insensible aux plus charmans appas ?

Atys
non vous ne me connoissez pas.
Je me deffens d' aimer autant qu' il m' est possible ;
si j' aimois, un jour, par malheur,
je connoy bien mon coeur
il seroit trop sensible.
Mais il faut que chacun s' assemble prés de vous,
Cybele pourroit nous surprendre.

Atys, et Idas.
Allons, allons, accourez tous,
Cybele va descendre.

SCENE 4 - Sangaride, Doris
Sangaride
Atys est trop heureux.

Doris
l' amitié fut toûjours égale entre vous deux,
et le sang d' assez prés vous lie :
quel que soit son bon-heur, luy portez-vous envie ?
Vous, qu' aujourd' huy l' hymen avec de si beaux
noeuds
doit unir au roy de Phrygie ?

Sangaride
Atys, est trop heureux.
Souverain de son coeur, maistre de tous ses voeux,
sans crainte, sans melancolie,
il joüit en repos des beaux jours de sa vie ;
Atys ne connoist point les tourmens amoureux,
Atys est trop heureux.

Doris
quel mal vous fait l' amour ? Vostre chagrin
m' estonne.

Sangaride
je te fie un secret qui n' est sceu de personne.
Je devrois aimer un amant
qui m' offre une couronne ;
mais, helas ! Vainement
le devoir me l' ordonne,
l' amour, pour mon tourment,
en ordonne autrement.

Doris
aimeriez-vous Atys, luy dont l' indifference
brave avec tant d' orgueil l' amour et sa puissance ?
Sangaride
j' aime, Atys, en secret, mon crime, est sans
témoins.
Pour vaincre mon amour, je mets tout en usage,
j' appelle ma raison, j' anime mon courage ;
mais à quoy servent tous mes soins ?
Mon coeur en souffre davantage,
et n' en aime pas moins.

Doris
c' est le commun deffaut des belles.
L' ardeur des conquestes nouvelles
fait negliger les coeurs qu' on a trop tost charmez,
et les indifferents sont quelquefois aimez
aux dépens des amants fidelles.
Mais vous vous exposez à des peines cruelles.

Sangaride
toûjours aux yeux d'Atys je seray sans appas ;
je le sçay, j' y consens, je veux, s' il est possible,
qu' il soit encor plus insensible ;
s' il me pouvoit aimer, que deviendrois-je ? Helas !
C' est mon plus grand bon-heur qu' Atys ne m' aime pas.
Je pretens estre heureuse, au moins, en apparence ;
au destin d' un grand roy je me vais attacher.

Sangaride, et Doris.
Un amour malheureux dont le devoir s' offence,
se doit condamner au silence ;
un amour malheureux qu' on nous peut reprocher,
ne sçauroit trop bien se cacher.

SCENE 5 - Atys, Sangaride, Doris
Atys
on voit dans ces campagnes
tous nos phrygiens s' avancer.

Doris
je vais prendre soin de presser
les nymphes nos compagnes.

SCENE 6 - Atys, Sangaride
Atys
Sangaride, ce jour est un grand jour pour vous.

Sangaride
nous ordonnons tous deux la feste de Cybele,
l' honneur est égal entre nous.

Atys
ce jour mesme, un grand roy doit estre vostre
espoux,
je ne vous vis jamais si contente et si belle ;
que le sort du roy sera doux !

Sangaride
l' indifferent Atys n' en sera point jaloux.

Atys
vivez tous deux contens, c' est ma plus chere envie ;
j' ay pressé vostre hymen, j' ay servy vos amours.
Mais enfin ce grand jour, le plus beau de vos jours,
sera le dernier de ma vie.

Sangaride
ô dieux !

Atys
ce n' est qu' à vous que je veux reveler
le secret desespoir où mon malheur me livre ;
je n' ay que trop sceu feindre, il est temps de
parler ;
qui n' a plus qu' un moment à vivre,
n' a plus rien à dissimuler.

Sangaride
je fremis, ma crainte est extresme ;
Atys, par quel malheur faut-il vous voir perir ?

Atys
vous me condamnerez vous mesme,
et vous me laisserez mourir.

Sangaride
j' armeray, s' il le faut, tout le pouvoir supresme...

Atys
non, rien ne me peut secourir,
je meurs d' amour pour vous, je n' en sçaurois
guerir ;

Sangaride
quoy ? Vous ?

Atys
il est trop vray.

Sangaride
vous m' aimez ?

Atys
je vous aime.
Vous me condamnerez vous mesme,
et vous me laisserez mourir.
J' ay merité qu' on me punisse,
j' offence un rival genereux,
qui par mille bien-faits a prevenu mes voeux :
mais je l' offence en vain, vous luy rendez justice ;
ah ! Que c' est un cruel suplice
d' avoüer qu' un rival est digne d' estre heureux !
Prononcez mon arrest, parlez sans vous contraindre.

Sangaride
helas !

Atys
vous soûpirez ? Je voy couler vos pleurs ?
D' un malheureux amour plaignez-vous les douleurs ?

Sangaride
Atys, que vous seriez à plaindre
si vous sçaviez tous vos malheurs !

Atys
si je vous pers, et si je meurs,
que puis-je encore avoir à craindre ?

Sangaride
c' est peu de perdre en moy ce qui vous a charmé,
vous me perdez, Atys, et vous estes aimé.

Atys
aimé ! Qu' entens-je ? ô ciel ! Quel aveu favorable !

Sangaride
vous en serez plus miserable.

Atys
mon malheur en est plus affreux,
le bonheur que je pers doit redoubler ma rage ;
mais n' importe, aimez-moy, s' il se peut, d' avantage,
quand j' en devrois mourir cent fois plus
malheureux.

Sangaride
si vous cherchez la mort, il faut que je vous
suive ;
vivez, c' est mon amour qui vous en fait la loy.

Atys
hé comment ! Hé pourquoy
voulez-vous que je vive,
si vous ne vivez pas pour moy ?

Atys et Sangaride.
Si l' hymen unissoit mon destin et le vostre,
que ses noeuds auroient eû d' attraits !
L' amour fit nos coeurs l' un pour l' autre,
faut-il que le devoir les separe à jamais ?

Atys
devoir impitoyable !
Ah quelle cruauté !

Sangaride
on vient, feignez encor, craignez d' estre écouté.

Atys
aimons un bien plus durable
que l' éclat de la beauté :
rien n' est plus aimable
que la liberté.

SCENE 7
- Atys, Sangaride, Doris, Idas choeur de phrygiens chantans. Choeur de phrygiennes chantantes. Troupe de phrygiens dançans. Troupe de phrygiennes dançantes. Dix hommes phrygiens chantans conduits par Atys. Dix femmes phrygiennes chantantes conduites par Sangaride. Six phrygiens dançans. Six nimphes phrygiennes dançantes.
Atys
mais déja de ce mont sacré
le sommet paroist éclairé
d' une splendeur nouvelle.

Sangaride s' avançant vers la montagne.
La déesse descend, allons au devant d' elle.

Atys et Sangaride.
Commençons, commençons
de celebrer icy sa feste solemnelle,
commençons, commençons
nos jeux et nos chansons.

Le choeur repete ces deux derniers vers.

Atys et Sangaride.
Il est temps que chacun fasse éclater son zele.
Venez, reine des dieux, venez,
venez, favorable Cybele.

Les choeurs repetent ces deux derniers vers.

Atys
quittez vostre cour immortelle,
choisissez ces lieux fortunez
pour vostre demeure éternelle.
Les Choeurs
venez, reine des dieux, venez.

Sangaride
la terre sous vos pas va devenir plus belle
que le sejour des dieux que vous abandonnez.

Les Choeurs
venez, favorable Cybele.

Atys et Sangaride.
Venez voir les autels qui vous sont destinez.

Atys, Sangaride, Idas, Doris, et les choeurs.
Ecoutez un peuple fidelle
qui vous appelle,
venez, reine des dieux, venez,
venez, favorable Cybele.

SCENE 8 - La déesse Cybele paroist sur son char, et les phrygiens et les phrygiennes luy témoignent leur joye et leur respect.
Cybele sur son char.
Venez tous dans mon temple, et que chacun revere
le sacrificateur dont je vais faire choix :
je m' expliqueray par sa voix,
les voeux qu' il m' offrira seront seurs de me
plaire.
Je reçoy vos respects ; j' aime à voir les honneurs
dont vous me presentez un éclatant hommage,
mais l' hommage des coeurs
est ce que j' aime davantage.
Vous devez vous animer
d' une ardeur nouvelle,
s' il faut honorer Cybele,
il faut encor plus l' aimer.
Cybele portée par son char volant, se
va rendre dans son temple. Tous les phrygiens
s' empressent d' y aller, et repetent les quatre
derniers vers que la déesse a prononcez.

Les Choeurs
nous devons nous animer
d' une ardeur nouvelle,
s' il faut honorer Cybele,
il faut encor plus l' aimer.

Tragédie en musique, ornée d'éntrées de ballet, de machines et de changements de théâtre, représentée devant S.M. à Saint Germain en Laye, le 10e jour de janvier 1676 /paroles de Quinault, livret trouvé ici.

Lully - Atys

Lully - Atys

Lully - Atys. Prologue

Le theatre represente le palais du temps,
où ce dieu paroist au milieu des douze
heures du jour, et des douze heures de la nuit.

Le Temps
en vain j' ay respecté la celebre memoire
des heros des siecles passez ;
c' est en vain que leurs noms si fameux
dans l' histoire,
du sort des noms communs ont esté dispensez :
nous voyons un heros dont la brillante gloire
les a presque tous effacez.

Choeur Des Heures
ses justes loix,
ses grands exploits
rendront sa memoire éternelle :
chaque jour, chaque instant
adjouste encor à son nom esclattant
une gloire nouvelle.

La déesse Flore conduite par un des zephirs
s' avance avec une troupe de nymphes qui
portent divers ornements de fleurs.

Le Temps
la saison des frimas peut-elle nous offrir
les fleurs que nous voyons paraistre ?
Quel dieu les fait renaistre
lorsque l' hyver les fait mourir ?
Le froid cruel regne encore ;
tout est glacé dans les champs,
d' où vient que Flore
devance le printemps ?

Flore
quand j' attens les beaux jours, je viens toûjours
trop tard,
plus le printemps s' avance, et plus il m' est
contraire ;
son retour presse le départ
du heros à qui je veux plaire.
Pour luy faire ma cour, mes soins ont entrepris
de braver desormais l' hyver le plus terrible,
dans l' ardeur de luy plaire on a bien-tost apris
à ne rien trouver d' impossible.

Le Temps et Flore.
Les plaisirs à ses yeux ont beau se presenter,
si-tost qu' il voit Bellone, il quitte tout pour elle ;
rien ne peut l' arrester
quand la gloire l' appelle.

Le choeur des heures repete ces deux derniers vers.
La suite de Flore commence des jeux meslez
de dances et de chants.

Un Zephir
le printemps quelquefois est moins doux qu' ilne semble,
il fait trop payer ses beaux jours ;
il vient pour escarter les jeux et les amours,
et c' est l' hyver qui les rassemble.

Melpomene qui est la muse qui preside
à la tragedie, vient accompagnée d' une
troupe de heros, elle est suivie d' Hercule,
d' Antaee, de Castor, de Pollux, de Lyncée,
d' Idas, d' Eteocle, et de Polynice.

Melpomene parlant à Flore.
Retirez-vous, cessez de prevenir le temps ;
ne me desrobez point de precieux instants :
la puissante cybele
pour honorer Atys qu' elle a privé du jour,
veut que je renouvelle
dans une illustre cour
le souvenir de son amour.
Que l' agrément rustique
de Flore et de ses jeux,
cede à l' appareil magnifique
de la muse tragique,
et de ses spectacles pompeux.

La suite de Melpomene prend la place de
la suite de Flore.
Les heros recommencent leurs anciennes querelles.
Hercule combat et lutte contre Antaee, Castor
et Pollux combattent contre Lyncée
et Idas, et Eteocle combat contre son
frere Polynice.
Iris, par l' ordre de Cybele, descend assise
sur son arc, pour accorder Melpomene et Flore.

Iris parlant à Melpomene.
Cybele veut que Flore aujourd' huy vous seconde.
Il faut que les plaisirs viennent de toutes parts,
dans l' empire puissant, où regne un nouveau
mars, ils n' ont plus d' autre asile au monde.
Rendez-vous, s' il se peut, dignes de ses regards ;
joignez la beauté vive et pure
dont brille la nature,
aux ornements des plus beaux arts.
Iris remonte au ciel sur son arc, et la suite
de Melpomene s' accorde avec la suite de Flore.

Melpomene et Flore.
Rendons-nous, s' il se peut, dignes de ses regards ;
joignons la beauté vive et pure
dont brille la nature,
aux ornements des plus beaux arts.

Le Temps, et le choeur des heures.
Preparez de nouvelles festes,
profitez du loisir du plus grand des heros ;

Le Temps, Melpomene et Flore.
Preparez de nouvelles festes
preparons de nouvelles festes
profitez du loisir du plus grand des heros
profitons du loisir du plus grand des heros.

Tous Ensemble
le temps des jeux, et du repos,
luy sert à mediter de nouvelles conquestes.

Tragédie en musique, ornée d'éntrées de ballet, de machines et de changements de théâtre, représentée devant S.M. à Saint Germain en Laye, le 10e jour de janvier 1676 /paroles de Quinault, texte trouvé ici.

mercredi 2 mars 2011

Helen Levitt

Helen Levitt - Here and There

Jonas Mekas

Pip Chodorov: 1. What remains today of what was the great era of the New American Cinema. What remains from a theoretical, aesthetic, political and cultural point of view?

Jonas Mekas:
Now that is like with the growth of a of a tree or a person. A young tree, a young person, a young person, let’s say 15 years old, I would say that is where I would put the new American Cinema of 1965, the new American Cinema – like a 15 or 17 year-old young person, very rebellious and not trusting the parents. And then this person grows up, grows up and maybe this person is now 40 or 50 years old and of course, this person who is now 50 or 60 years old has still – has developed from the person who was 15 or 17 and maybe in the closet somewhere keeps little memories and memorabilia, some toys from the – from the age when he or she was 10 or 12 or 15, but this person is now a grown-up person. So we have the newer man, the cinema of today in United States, same as everywhere else, has incorporated all the linguistic, thematic, technological, stylistic achievements of 1960 and incorporated and transcended and is completely somewhere else. A person who is 60 is no longer the same who was 15, though he contains inside, inside of that person… whatever, whatever I do now, today. began long, long ago, it’s all in me and I am somewhere else and doing something else. Ok. That is answer to question one.

2. How does it feel when so many travel companions have left the scene? From Warhol to Ginsberg, and most recently Brakhage? What do you think was their lesson?

There is no lesson, only the work. They all did their work, they all contributed to their own fields, be it poetry or cinema and actually we are talking about three very, very important persons in their fields. Warhol, Ginsberg, Brakhage. They defined the poetry, the painting, the cinema of their times and they pushed it forward again thematically, technically in any way that you can look at it. The cinema today would not be what it is without Brakhage or Warhol or poetry wouldn’t be what it is without Ginsberg, without Howl, without Howl.

3.Your role as critic and cultural activist were central to the spread of the underground cinema, and even more. Do you think you sacrificed time from your activity as filmmaker or have you always seen the two activities as parts of the same thing?

I have never been able to analyze myself and understand myself. Why I do what I do. I always did things that had to be done and nobody else was doing. Nobody was writing about the… Now I will interrupt here: this term underground. Those terms are always very very artificial – we never considered ourselves underground filmmakers. We were always filmmakers. Those terms: underground, experimental, avant-garde are always added from, you know, from the outside for the public, wider public. You know when you try to make them understand what we are doing or… Those terms they come and go. We consider ourselves in the first place filmmakers. So, I never understood, I never analyzed myself and I cannot do that. I am the worst person when it comes to self analyses of myself. So I started writing for the Village Voice because nobody else was writing and it had to be, that information had to be passed to the people. I began Film Culture magazine because there was no other magazine, periodical, journal writing about cinema while there was already Cahiers du Cinema in Paris and Sight and Sound in London, United States had nothing. So I had no choice but to start. I had to start Filmmakers’ Cooperative because nobody else wanted to distribute our films. I had no choice. Later with the screenings, with the Filmmakers’ Cinematheque, with Anthology Film Archives, when nobody wanted to show our films and preserve our films there was no choice – it had to be done. So what I do is only when there is no choice and nobody else is doing it, so I am doing it. Now my poetry and my filmmaking is on the side. On the side, because let’s face it, if I would be making films all the time, I would have by now so many films that I wouldn’t know what to do with it. So it’s good that I am, you know, busy with other things. Plus I have a clear conscience, I can make my films and write my poetry because I am doing some other things for the, for my friends. My friends, not the society, I don’t care about the society, I don’t know the society, humanity, I don’t care about humanity. I do what I do for my friends. And for myself, but not think about myself but some crazy necessity to do those things that I do. Ok, we can go and go and there is no end.

4. Do you think that experimental cinema is still alive and well today?

I have to begin with now, let’s see what the Italian says: “Pensa che il cinema sperimentale oggi…” yeah, that’s the key. Cinema sperimentale… We do not experiment, we do not experiment. We are not interested really in experimental cinema. The best of the – well when you talk about film, approximately we say “avant-garde” and “avant-garde film,” when we talk about Brakhage, or Kubelka or with Bruce Baillie or Isidore Isou, yes, yes, we don’t talk about experimental film because we are not experimenting. We do what we feel should be done and how it should be done. We have problems some times, you know, when we work really going towards achieving, towards what we think should be done and how it should be done, but there is no experimentation. Experimentation takes place sometimes in science and I could say that maybe sometimes in Hollywood, when they try different versions of the film in order to achieve the maximum public interest, but what we do, we just… When a poet writes a poem, when a composer composes, when a filmmaker makes a film, there is no experimentation involved. We just pursue our, ok call it a vision or the image or the shape or the images that we see and we want to achieve them, and we just go after them and we get them. So of course that cinema that began with Lumières and maybe even before Lumières is continuing, and cinema, that is the art of moving images, will continue with different technologies, different instruments to make moving images and you know computers and videos etc, and we use them all, we are very happy to use them all and they are all equally good. Same as in painting you can inks, you can use oils, you can use – you can ground, like Della Francesca local, you know, stones that you find and you feel them, and use them, and you paint with them, etc, etc. So it’s all available and it is here today and it will be here tomorrow. You can call it experimental cinema – I don’t mind it because that terminology means nothing it’s all nonsense.

5. Your cinema is a work in progress. Something that seems to have no beginning and no end and that travels parallel to your life. How would you define it?

Parallel – actually it’s in the middle. It’s my life, my cinema is my life. That’s what you do. What is one’s life, it’s what you do, your friends, your relationships, what you eat, what, how you behave, your filming – it’s my life. It’s not parallel, it’s the center. It is, it’s part, it’s the center of my life. And of course the question states that it seems to have no beginning and no end. I have to contradict this statement in this question because it had a beginning and it will have an end. It began when I saw, when I got, when I rented my first Bolex in 1950, late ’49, and I began filming, and of course, it will end when I die. So it has a beginning and it will have an end. And as long as I am alive and I have my videos and my video cameras and my Bolex, I will continue doing it and that’s my life.

6. Can you speak to us about Italian Notebook? It is a project bringing together images shot in our country, and which should be nearing completion soon… At what period did you go back to these shots and how did you edit them together?

We are talking here about footage that I shot in Italy in 1966 and 1967. I have been in Italy many times after that but I have not edited that footage. The footage that I have edited now, and is part of something that I call the Travels, my travels, Travels, and is being shown at the Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, during the summer and it will be shown in Rome in November, in Roma, is about 15 minutes from 1966 and ‘67. I had much more footage but I reduced it to about 15, maybe actually like 18 minutes. It’s silent. I have struggled very much with the sound part of it, but I had recorded many sounds during the same period in Italy, but I decided to be with silence. So that’s about all I could… a lot of single frame activity and that’s about it.

7. From the past few years - with the spread of digital video - the original distrust of video by many of your colleagues has disappeared. You also shoot now with a video camera. But I’m also thinking of an indomitable filmmaker like Ernie Gehr. Do you believe video is also better adapted to the diary form of filmmaking?

No, you can write a diary with your pen, with your typewriter, with your video, with your Bolex, with any… I mean, diary, what is a diary? Diary is a notebook that you keep when you have time, you know, you pick up little pieces of material as you go through your life if it’s a camera, or you write down in the evening what you remember, etc. But as far as the video of course in 1970, between 1970 and 1980, filmmakers, the avant-garde filmmakers in New York had a very irrational attitude to video. They put it down, they thought that it’s inferior, that they are superior, that cinema, motion picture camera is superior to video camera, which, you know, I never subscribed to. I always said that every tool of making images produces different kind of images and they are all equally valid, that an 8mm camera is not inferior to the 70mm camera, that it all depends on what you want to do. Same as inks, you can then, a painter can use, you know, an ink brush or an oil, or Michelangelo goes and paints the ceilings of the Sistine Chapel with oils or whatever – they all have their purpose, depends what you want to do. So the mistrust of video began disappearing around maybe 1985, somewhere there, when the video art came on its, I would say, had already created a body of video art like classics, and one could have a perspective on what has been achieved. So the filmmakers began – or those who really mistrusted video like Ken Jacobs, Ernie Gehr, two major filmmakers, they slowly went into video and now they say it’s ok, video is ok. So it’s a question of accepting new tools of making moving images. And I think that video – computers have not yet been, computer imagery has not been yet accepted by major avant-garde filmmakers in United States – that I think is a question of time, question of time.

8. Do you like the ways in which artists are using video or do you believe that there is an inflation of the moving image in contemporary art?

Contemporary art? There is so little of it. It’s all installations, there is no – I don’t even know. I mean, Since Joseph Beuys everybody is an artist, so I, when somebody says “Do you like the ways in which artists are using videos?” I don’t know what we are talking about. Because there are… but in 1968 in United States there was a questionnaire by Popular Photography and six million people answered that they think they are artists. So today there should be like twenty million artists at least. So now video – also the same questionnaire asked who has 8mm cameras and we found out – through Popular Photography – that in 1968 there were about eight million 8mm cameras in United States. Now that is not that many less than video cameras today. Now, but I think that video.. Naim Jun Paik in 19.. even still in 1980 he used to laugh at us sort of jokingly because, you know, he is a smart guy, that you know, our films will fade and self destruct and the video will survive. And now our films are still there and video is sticking and peeling off and is not surviving. So, and I have seen 8mm films from 1940 and 1930 – 1935 in perfect in Kodak, Kodak emulsions – perfect color, beautiful color from India, from various places – they are still surviving. And the video materials that I have myself filmed in 1987 are already fading. So, of course there are many many millions of video cameras, but I think that very, very little will survive. It’s identical, the same thing as with 8mm cameras, home footage, home footage of the ‘20s, ‘30s, ‘40s, ‘50s, ‘60s etc. So it’s ok, there is no problem and most of the – much of the video cameras are being used in installations now. And of course it’s valid, anything that is – anything under the sun that is available for reaching, a painting or an installation or, of course anybody can use it and it’s good, and it’s the end result that is important, it’s working or not working. And so it’s perfectly legitimate. I am one who is totally completely open to in any work of art to use anything that is around us. No restrictions should be put forward. Inflation of the moving image? To begin with, I miss, when I go to any bienalle, when I go to any museum of new works, I miss, I crave for light and color, light and color. Paintings, old-fashioned paintings. Color, color. I want to see color because color does something to you. I crave and I don’t see it. I don’t think that there is a single painting at the Venice Biennale this year. Ok there are some paintings, I saw it, but there is no color and there is no sense of light, there is no sense of light. It’s all installations, it’s all intellectual, all political. I give up on contemporary art, I give up on contemporary art.

9. Has your relationship with the Lithuanian culture and community, that you have described on various occasions over the years, remained unchanged?

Yes, I mean I am still very close to what’s happening in Lithuania and I do not always understand it and they don’t always understand what I am doing because you see there is something about small countries that they are very possessive. If you leave them they immediately declare that you are an outcast, that you have betrayed them, you have left them and they give up on you like, ok, Fluxus movement, George Macuinas, they don’t even want to know much about him. Some people, because they think that he did most of his work in New York, in United States, therefore he is an American. But he always considered himself a Lithuanian, same as myself, I consider myself Lithuanian and a New Yorker, not an American, But to them they are beginning to even call me an American - it’s ok I don’t mind it - but I am a New Yorker and I am a Lithuanian. So during the last ten years, five or six of my books have been published in Lithuanian and most of my relationship is with the young generation, the younger generation. I had a play. My play, my play - I have a play - opened a theatrical season in Vilnius this last season and it was the most successful theatrical production during the last ten years over there. But most of the audience was a very young audience, not the older generation, and I thought it is good now there is theater reviving, finally people are coming to the theater, but they were mostly young people. So it’s a very sort of curious relationship that my contacts and my work there is mostly with youth and younger generation. The older generation I don’t have much contact.

10. Do you think that in the USA today it is still easy to make culture and above all “counter-culture”? Is there still space and opportunity for a really independent filmmaker like you?

I am not that independent, I depend on so many things. I depend on all the great poets, all the great filmmakers, all the great composers. I am not independent at all. But counter-culture… You see the word “counter” in English has another meaning also and that is if you go to the store, you know superstore, you pay, they say a “counter” this is business going there. So the counter-culture in the United States I think is very much business. I don’t see a great counter-culture there. There is, I would say, a question of the difference of generations. Generation, I think that people under 25 are much more international, I would almost talk about some international maybe culture, but I don’t see any specific counter, specific United States counter-culture, unless I, you know, I don’t have the right context. But since all my contacts are usually very young, under 30, I think I have, I have some understanding what’s going on there. That maybe counter-culture, what was in the ‘60s and ‘70s as a political radical movement, counter-culture today is a very conservative, conservative republican kind of young generation which could be considered counter-culture. No I really don’t see counter-culture. You know, I see that the younger generation is very international and does not neither – ok let’s take an example, of Iraq, and Israel and Palestine. I don’t think any of them are really taking any clear… any of them really understand what’s going, because I think that they all see that they are all lying, that they’re all - it’s all a political game and it’s very difficult to take one stand or the other. So it’s like they are watching but it’s very difficult, they are not taking any… I think that those who are marching and those who protested, went to Washington against the Iraq war, they were sort of outcast leftovers from ‘70s, ‘80s, ‘60s radical movements and some of the younger, of course, people joined from inertia, but there is no real understanding of what side to take, because they are all… they are all there is so much fake fake fakedness. So, I mean let’s face it, how can you ask Palestine to, to… how can you support Israel if Israel has ignored more United Nations resolutions than Iraq ever did. Now I consider myself a Palestinian. I am a Palestinian. Imagine you are a Palestinian and Israeli comes into your house, to your house, and says I would like to buy your house, then your farm. And Palestinian says, no this is my house, this is my farm, I am not going to sell it. Why would I sell my house? Ok, you don’t want to sell your house let’s go out - it’s mine now, I have soldiers behind me, I will take it. I mean what country, in what civilization can a situation like this be accepted? So, I don’t understand, I don’t understand the western civilization, I don’t understand United States, I don’t understand any country, and of course Israel. These are criminal activities that are happening every day so I… I, I quit on politics, because it’s all very… it’s all criminal.

11. What do you think in general about the rising hatred or at least the incomprehension that the rest of the world is nurturing for your country?

My country? My country is cinema. My country is cinema, my country is culture, my country is poetry, my country is not United States, my country is not Europe, even Lithuania is not my country – that was where I was born. I am completely somewhere else now, so let’s not talk about that. But I can talk about… It’s all a question of power, it’s all a question of politics and… I mean take any country, I mean ok, France. France opposed United States in Iraq, or Iraq in it, but why? For what reason, what was behind? You know, it’s a business reason, political reason, so it’s all a joke, for me it’s all a joke, I am not interested in it, I am not in politics and I am in poetry. Poetry will save the world. Ok, that’s it.

12. On July 1st your film on the Living Theatre will be projected in Naples. Can you speak to us a little about your relationship with Beck and Malina’s group?

The Living Theater is being honored, is being celebrated, in Naples in July this year and it has been very important in my life. The Living Theater was a very young theater group in New York that began about 1950 and my first contact was around ‘53. They were located on Broadway and 100th street, uptown New York. The first thing I saw was in 1953, The Ghost by Strindberg, and in ‘56 and ‘57 Brakhage had his first New York show at the Living Theater there. That’s where I met Brakhage, that’s where I saw the first five films of Brakhage and that’s what changed my attitude to cinema, so it was a very important place for me. It was an electrifying image, the first five films of Brakhage at the Living Theater. It was organized by Marie Menken, Hans Richter, and Willard Maas. And then it continued of course. So later I filmed several of the Living Theater productions: The Brig, Frankenstein, Mysteries and that’s what’s being shown in Naples. Mysteries originally was a silent piece, there was no sound. You could only hear the feet of the performers. So I asked Phillip Glass to do a soundtrack for it sort of, he improvised the soundtrack which will be played with the film at the Naples presentation. Which actually will be… well actually there was one screening of the film at the Agnes b. gallery, then there was a very strange screening at the Venice Biennale with no sound, no Phil Glass and half of the time out of focus I guess, which I considered the third worst projection of my films ever, the Venice Biennale – so that this screening in Naples will practically be like world premiere.

13. I imagine you still have mountains of filmed material from over the years still unedited. Will we someday get to see it on the big screen?

Yes, I still have a lot, I still have a lot. But now I have even more video, so there is a lot, there is a lot, you will see more of it during the coming years.

14. Which of today’s young experimental filmmakers do you esteem most highly?

Now the question here is what do we mean when we say “today’s”? Because that has been actually a a very interesting problem in the arts today. Do we just look at it like go back only two or three years or do we go ten or fifteen years? In other words, should an artist become immediately famous, like one begins to paint and two years or three years later the artist wants to have already a retrospective at the Whitney or Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, and that has been a a phenomenon, a new, new thing in the arts is this immediacy now that everybody wants to be recognized immediately. So, but when I speak about today, be it painting or cinema, today to me is like, I give ten, I could even stretch to fifteen years. Because it takes time, there are, you know, you begin then you begin to develop and search, it becomes clear what you are all about. So in any case question, if there is a question about today’s young experimental filmmakers then I would talk about filmmakers of the beginning of let’s say 1980s, last twenty years. And there is a good number of them. I would not, I won’t bring here individual names, but I will just say this: that before 19.. let’s say 85, between 1970 and maybe ‘85 there was a period of political activities that affected very much the avant-garde, what you call experimental film, that is with the women’s liberation, the gay-lesbian liberation, the minority cinemas, the black, the Asian American – I am talking now about the American situation scene because I think very similar scenes, situations took place in other countries in Europe, etc. And the emphasis was always very political, that we have not been recognized, we are equal, we have to be recognized and we are as good as anybody else. By, I would say ‘85, ‘90 if you come to ’90, that period almost was coming to an end, everybody has made their statements, everybody more or less got recognized: that’s ok, you are black, that’s ok you can also make films, you are gay but of course you can also, you know, make films. So we are entering now a period when all those different groups can begin to think also about cinema. Cinema did not matter during that period, the political aspects, politics dominated. So I wrote that period off, myself, though I know the importance, it was important, it had to be done, but to me it was not that interesting because as cinema very often it was not all that interesting. There are exceptions like any, like the newsreel in December 1970, Newsreel Group documenting political activities was created. But only the very first ones, like three or four films, that were cinematically sort of interesting, there was a certain energy, and later it became a routine kind of political activity. Same in all those other areas. So I think that it will take some time to to see what really happened during the last ten years. And because I usually used to say that in 1965 I could tell absolutely I had seen all the avant-garde films and all the documentary films, I knew who was doing what in Chicago, in San Francisco, in New York, today that is not possible - that was not possible already in 1980 and today it’s totally impossible for all the different groups. So you have to go to the Asian Americans to find out what is really happening there to find out what has been achieved, you have to go to the various women’s groups to find out what there, to gay and lesbians there, it’s such a split, such a division, not like in 1964 when you went to the filmmakers cooperative and everybody was there. So of course one can name certain filmmakers but I won’t name them yet.

15. Do you like the fact that for the past few years, mainstream cinema has been calling more on the techniques and languages of experimental cinema or rather is this harmful? I’m also thinking of the MTV esthetic.

It’s like this. Already in 1965 or somewhere there, Gregory Markopolous used to walk into the Filmmakers’ Cooperative office and say “Look, I was watching television and you see they have been stealing from us, they have all the techniques from Vanderbeek, single frame already there, they are stealing from us, we should sue them maybe.” And that is where it began. So I used to say: “Look, but nobody can even reproduce the films or or or to use – it’s part of the vocabulary it’s whatever is contributed by Vanderbeek or by Brakhage or by Markopolous, it’s incorporated into the vocabulary of cinema, these are clips of cinema and it’s open for everybody to use in their own way and when you look at them you won’t say that this is a Vanderbeek film, because it is a completely different thing.” Actually Markopolous ended up by suing, there was a case connected with him that had to do with a term “film as an art” or “film as art” there was a case in Germany where he sued for the use of the term. Like he used the term and nobody else could use it. But that goes against all the intellectual property laws, I mean if I could then sue, I mean if every philosopher, every poet would begin to sue for certain expressions, for terms, what would happen? Of course I did not support him and he was very angry about it, and he lost the case. But you know that it comes to that. It’s part of the cinematic language, whatever the avant-guard filmmakers have achieved and produced technically or in any other way is now a part of the language of cinema and nobody has - it’s public property and everybody can use it.

16. What do you think about the attention and the interest paid to home movies, that this form has finally been confirmed in this way for several years?

I’m not so sure that home movies have been really accepted as anything. The more that now everybody has there are now all these millions of video cameras I don’t see any change in the situation. Only some of the avant-garde again filmmakers have been discovering and using that footage to make some new works with it and to use it… to make something with it. I know that anthropologists… already I attended a conference in Philadelphia in 1972 and there was a conference on home movies by anthropologists. Anthropologists took them very seriously, because they felt that from the home movie maker’s footage on various, like, a birthday party or a wedding, or travels through, they can… there is information about the thinking and feeling of a certain period reflected in home movies that for anthropologists is more useful than to watch some Hollywood commercial movies of the same period. Anthropologists have been studying and collecting home movies already for a good thirty-forty years. But that’s a very specific scientific kind of usage.

17. Why have you begun to make video installations? What aspects are you most interested in exploring?

Video installations. I am not so sure that what I am doing is a video installation. If I have three different videos now running at Venice Biennale, each one is presenting a different, different content and I am not so sure if that is what really an installation is. To me an installation is a… is a video installation like is one thing with many, many aspects, details contributing to that one… ok, maybe it is, maybe it is, maybe it is a video installation. Because, ok the subject is utopia and I have three videos. One video – me talking about what I think about the idea of utopia, ok. That is sound and you can hear me talking actually against utopia. Then the other video is artist’s utopia Soho, New York – artist’s utopia which ended up as business utopia. Then the third video is Williamsburg, Brooklyn, immigrant’s utopia, 1950s, which then became an artist’s utopia and now it’s turning slowly into business utopia. So of course all three are connected so you could say that it’s an installation. Why did I do it? Because I was asked by Hans-Ulrich Obrist to contribute something, to join the project, and I thought you know that’s how it should be done. There was a necessity to fully, sort of, to as fully as my time allowed to present my thinking about utopia and it required sort of a mini-installation, so it is an installation. Yes, I guess it is an installation. But why not? Why not? I mean is it a big deal? I can do anything I want. Why not? Who is going to tell me no? We are so narrow. We lose our sense of humor – the worst thing in video and film and art in general is to lose your sense of humor. You should be free and open and do whatever you want. What’s the big deal, no rules, breaking rules is one of the most interesting things that I have discovered. It’s fun to break the rules! Now we can have wine. Now what else do you think they want to know? What else do you want to know, my Italian Friends? Now I don’t know why, now I will tell this on tape, that we… Now I live in New York the scene of 8mm film, Super-8, is very active. Then our friends from Paris, France, come and we find we bring their films and we see that the scene is also very active, very active, and maybe more active then in New York. Then we begin to see that it’s active in England also, and Germany but we have not heard yet anything about Italy. Now why? Why? I mean then the question is, is there really nothing happening in Italy or it somehow does not reach us, or does not reach even Paris? Now why? And that is a big question. That is my big question.

In Pesaro they were very impressed with all the French Super 8, people working in Super 8 and that you could get black and white film, and different film, because in Italy they said you can’t get Super 8 film, that in the past ten years it completely disappeared.

It’s a part of the problem, in South America, in all the Eastern European countries in the ‘60s, ‘70s, ‘80s, and ‘90s. The reason why there was no experimental avant-garde film was this tradition of working in 35mm film, because that’s professional, this professionalism. So out with professionalism! Spit on it, step on it! Professionalism, professional attitude. 35mm I think that affected very much, because it’s so much more expensive That is why don’t, we don’t – we still don’t see avant-garde from South America, or when we see it it’s in 35mm stiff, conventional, heavy, written, scripted and maybe the same problem we still have with Italy I think. Too much professionalism kills living cinema. Get rid of professionalism that’s my advice. Become amateurs again. Fools, become fools like me, and Pip and Benn.

An interview with Jonas Mekas by Pip Chodorov. Paris, July 2003. Trouvée sur Spoolpool.